Photo retouchée ? Oui, bien sûr…

C’est une question qui revient régulièrement sur les expos : « Vous retouchez vos photos  ? ». Sous-entendu, « est-ce que la photo représente la réalité ? », « Aurais-je vu cela si j’avais été à côté de vous au moment ou vous avez pris la photo? ». Chez certains visiteurs, on sent de la suspicion, comme une crainte de se faire avoir, sentiment probablement lié à la démocratisation du numérique et des outils de retouche.

Je ne parlerai pas ici des photomontages, avec ajout ou retraits d’éléments, qui modifient en profondeur une image. C’est manipulations sont possibles mais la plupart des auteurs ne les utilisent pas, cela fait partie de l’éthique du photographe de nature.

Ce qui m’interpelle le plus, c’est ce sentiment qu’une photo devrait représenter la réalité. C’est là quelque chose de propre à la photo car personne ne se pose cette question pour un peintre ou un sculpteur. La réalité de qui, de quoi, d’abord ? Dès la prise de vue je photographie ma réalité à moi : par le choix du cadrage, j’isole certains éléments de cette réalité, je les mets en avant,  et j’en exclue d’autres. Je choisis, par exemple, de cadrer un groupe d’oiseaux sur la plage et de ne pas montrer les déchets qui jonchent le sable… Idem pour la profondeur de champ choisie par le photographe, la notion de zone de netteté ne correspond pas à la réalité de ce que perçoit notre oeil. Sur une macrophotographie d’une fleur émergeant à peine d’un fond flou, il n’y a encore aucune retouche sur l’ordinateur et pourtant, dès la prise de vue, la photo est bien différente de ce que voit l’oeil. Pourtant la fleur est réelle… Il en va de même pour la vitesse d’obturation : une pose longue de plusieurs dizaines de secondes concentre toute une série d’instants sur une même image, et dès la prise vue l’image est différente de ce que l’oeil perçoit. Inversement, l’appareil photo est capable de figer le battement d’aile d’un insecte en vol, impossible à saisir à l’oeil, pour peu que le photographe ait fait ce choix. Ainsi, qu’il s’agisse de photo « artistique » ou de  photojournalisme, dès la prise de vue, alors que la photo n’est même pas encore sur l’ordinateur, l’image est déjà une vision de la réalité propre à l’auteur. Elle résulte de ses choix et en aucun cas on ne peut considérer l’appareil photo comme une machine à copier une réalité universelle qui n’existe pas puisque chacun perçoit sa réalité au travers de ses émotions.

Vitesse rapide ou vitesse lente ? Deux vision d’une même réalité

C’est d’ailleurs pour retrouver et partager cette émotion que le photographe utilise ensuite les outils de retouche numérique. On nomme cette étape la « post-production« . Là encore la subjectivité de l’auteur intervient dès le départ, sur le simple choix des images à conserver  par rapport à celles qu’il décide d’éliminer. Ensuite, et c’est uniquement la touche finale, l’auteur va effectivement essayer de retrouver l’émotion qu’il a perçue lors de la prise de vue. C’est là qu’il va ajuster la balance pour amplifier ou minimiser les tons chauds ou les tons froids, saturer plus ou moins les couleurs, régler le contraste, déboucher une ombre ou récupérer une zone un peu surexposée. C’est également à cette étape qu’il peut faire le choix du noir&blanc, de recadrer un peu son image, d’ajuster la netteté,… C’est en jouant sur les curseurs que l’auteur va retrouver l’émotion qui l’a étreint au moment de la prise de vue et qu’il va parvenir à la faire partager.

Le numérique a concentré toutes ces manipulation dans l’étape de post-production, mais déjà en argentique l’auteur choisissait sa pellicule pour son rendu, son grain, sa saturation, procédait éventuellement à divers masquages lors du tirage, et choisissait également soigneusement la texture de son papier pour y révéler l’image finale.

La photographie n’a rien d’objectif et elle ne traduit pas « LA » réalité mais la vision que l’auteur a de cette réalité. Ainsi, une photo réussie est celle qui reflète l’émotion et les sentiments de l’auteur et que celui-ci a réussi a retranscrire par ce vecteur. Et si cette émotion n’est pas directement présente sur le fichier brut de capteur, quoi de plus normal que d’utiliser les outils de retouche pour la retrouver ?