Mouettes rieuses : Vive la colo !

Chaque printemps les habitants de la Baie de Somme assistent au même phénomène lorsque les colonies de mouettes rieuses (Larus ridibundus) se constituent pour assurer la reproduction de l’espèce. Pour le photographe, c’est un sujet de choix, même si la mouette rieuse est un oiseau commun, car l’oiseau est beau et offre une large variété de comportements à saisir en images.

Installation_Colonie_Mouettes_rieuses_04_05_2013-0001-borderL’une de ces colonies s’établit au marais du Crotoy avec une grande régularité, regroupant environ 300 couples sur les îlots au centre des étangs. Si l’observation à la lunette d’approche est possible, cela reste assez loin pour la photographie, même avec un bon téléobjectif. Pourtant, cette année, le niveau d’eau élevé (vive le printemps pourri !) n’a pas permis à toute la colonie de s’établir sur ces îlots partiellement découverts seulement, faute de place. Plus d’une centaine de couples sont donc venu s’installer sur une bande de terre émergée à proximité immédiate de la piste cyclable qui longe l’étang principal, créant une véritable aubaine pour le photographe. Les oiseaux sont en effets habitués aux passages fréquents des promeneurs et ne montrent aucun signe de dérangement lorsqu’un photographe s’installe discrètement à proximité des nids. A l’autre bout du marais, c’est dans les roseaux que les mouettes ont commencé à s’installer avant de finalement abandonner le site (variation du niveau d’eau, prédateur ?). Pendant plus d’une semaine il fut ainsi possible de photographier les oiseaux en vol sur fond de roselière dans un décor très esthétique, tout particulièrement le matin lorsque le marais est idéalement éclairé, le soleil dans le dos du photographe.

La mouette rieuse est une espèce protégée qui a connu une explosion démographique à partir de 1950. Très menacée au début du 20ème siècle, elle était victime de persécution gratuite et du prélèvement des  œufs par les habitants proches des colonies. Sa chair n’étant pas particulièrement recherchée, il s’agissait plutôt d’un exercice d’adresse pour les chasseurs que de les tirer. Leur caractère belliqueux et bruyant, leur comportement de charognard et de pique-assiette en faisait alors des mal-aimés, pour lesquels les humains montraient peu de considération.  La mouette a profité des lois sur la protection des oiseaux d’eau et elle a appris à tirer parti de ressources alimentaires d’origine humaine, notamment l’hiver, augmentant ainsi le taux de survie des adultes. Après l’explosion démographique du passé, les effectifs tendent aujourd’hui à se stabiliser, les mécanismes de régulation naturels jouant leur rôle. On ignore cependant quel sera l’impact sur leur population de la fermeture programmée de nos décharges à ciel ouvert.

A ce jour, la population mondiale de l’espèce est estimée entre 4,8 et 8,9 millions d’individus dont 1,5 à 2,2 millions de couples en Europe. Son habitat est à dominante aquatique et est constitué des vasières des estuaires et des baies, des lagunes saumâtres, des marais côtiers, des plages, des champs labourés, des près humides, et des fleuves. C’est aujourd’hui un des laridés (famille des mouettes, goélands, sternes…) les mieux représentés en Europe occidentale et c’est un nicheur abondant en France avec 35 000 à 40 000 couples recensés. En France, la population nicheuse est surtout concentrée dans la moitié nord (région Centre, Rhône-Alpes, Alsace, Nord-Pas-de-Calais, Ile-de-France et Picardie). La France est par ailleurs un lieu d’hivernage pour les oiseaux des pays du nord et elle accueille ainsi environ 1 million d’individus. Paradoxalement, les oiseaux Français s’en vont passer l’hiver plus au sud (Espagne, Maroc, Adriatique) et laissent la place à ceux venus d’une zone qui s’étend de la Belgique à la Scandinavie et de la Baltique.  Ces migrations s’étendent de Juillet à Décembre, et en Février les oiseaux du Nord commencent à repartir alors que reviennent ceux qui vont se reproduire en France.

En Picardie, c’est un oiseau commun qui est présent toute l’année et qui constitue des colonies de reproduction au printemps. La Mouette rieuse se reproduit dans les eaux calmes, généralement peu profondes, les zones humides temporairement inondées. Ce sont souvent des îlots qui sont choisis afin de se protéger des prédateurs terrestres (renard, fouine, hermine, rats…). La défense contre les prédateurs venus du ciel est effet assez efficace, les mouettes n’hésitant pas à attaquer violemment les cigognes, hérons et autres rapaces avec des vols en piqués et moult cris. D’autres espèces (grèbes, foulques, anatidés…) profitent d’ailleurs de cette défense en venant nidifier à proximité immédiate de la colonie. La mouette rieuse acquiert son plumage nuptial en hiver lorsque sa tête se couvre d’un capuchon marron et les rassemblements commencent dès le mois de mars avec des groupes très bruyants. Les couples se forment alors et le mâle choisit le lieu de construction du nid. Il s’agit en général de nids sommaires faits de petites cuvettes de débris végétaux et de brindilles, proches les unes des autres. Certains nids peuvent quand même atteindre 30 cm de haut. La ponte est en moyenne de 3 œufs bruns/vert tachetés sombres, mimétiques de l’environnement. La femelle pond ses œufs à 1 ou 2 jours d’intervalle. Le nombre d’œufs est parfois moindre car  la ponte de trois œufs de 40 grammes représente une forte dépense énergétique pour un oiseau d’environ 280 grammes. Les deux parents couvent ensuite à tour de rôle pendant 22 à 23 jours. Les éclosions peuvent être presque simultanées ou s’étaler sur quelques jours en fonction du début de l’incubation. Les jeunes qui naissent alors sont couverts de duvet marron clair tacheté de noir qui les dissimule fort bien dans leur environnement. Ils quittent le nid au bout de 10 jours mais restent néanmoins à proximité. Ils prennent leur indépendance à 35 jours environ, avec leur premier envol et peuvent espérer vivre une trentaine d’années même si la durée de vie moyenne d’une mouette est de 13 à 14 ans. C’est un oiseau au comportement fortement grégaire et les baguages par les ornithologues ont montré que les couples et individus d’une même famille peuvent ainsi se déplacer ensemble pendant plusieurs années.

Durant ces 35 premiers jours, les poussins vont devoir acquérir leur autonomie en apprenant à s’éloigner du nid, à toiletter leur plumage, à se défendre contre l’agressivité des autres adultes et à trouver seul leur nourriture. En quittant le nid, les poussins seront la proie des brochets, des rapaces et autres prédateurs ou maladies, et on estime que le nombre de poussins arrivant à maturité ne dépasse guère 1.3 à 1.7 par couple. Des estimations plus pessimistes considèrent que 6% à 15% des œufs pondus donnent un jeune mature.

La mouette est omnivore et se nourrit de vers de terre, d’insectes, de petits batraciens, d’alevins de crevettes, de mollusques, ou encore de graines, de fruits et de déchets alimentaires humains. La mouette rieuse est vorace et elle peut manger chaque jour l’équivalent de son propre poids, soit 220 g. à 300 g. de nourriture. Les poussins reçoivent environ 20 g. de nourriture par jour la première semaine, 50 g. la deuxième, puis de 80 à 150 grammes par jour.

Dès lors qu’ils ont investi les lieux, les couples se sont formés et les mouettes ont commencé à chercher où construire le nid et à extraire et transporter les matériaux nécessaires à sa fabrication. C’est la période idéale pour s’essayer à photographier les oiseaux en vol. Les mouettes ont en effet un vol qui n’est pas trop rapide (40 km/h en moyenne) et se laissent souvent planer. Avec un peu d’entrainement on parvient à les suivre et à maintenir la pastille de l’autofocus sur l’œil. Par ailleurs, dans la roselière, les oiseaux sont amenés à faire des vols stationnaires pour se poser entre les tiges des roseaux, ce qui facilite le suivi, et offre des images avec des oiseaux dans des postures aériennes parfois fort gracieuses et/ou originales.

La période où les mouettes rieuses s’installent pour construire leur nid est également propice à de nombreuses querelles, chacun défendant le territoire qu’il s’est approprié. Là encore, des images dynamiques sont possibles. Au cours de mes observations, je n’ai jamais vu une mouette « chiper » une brindille dans le nid du voisin, ce qui semblerait pourtant bien tentant. Elles sont d’une grande probité et chacun fait son marché à l’extérieur et apporte ses matériaux (feuilles de roseau, branchettes, brindilles…) en un ballet continu. C’est un fait d’autant plus remarquable que les mouettes sont connues pour se rendre coupables de kleptoparasitisme et n’hésitent pas à voler la nourriture d’autres espèces, allant jusqu’à les contraindre à régurgiter.

Une fois le nid en place, la saison des amours bat son plein et l’on assiste à de nombreux accouplements. Le mâle se redresse, poitrail gonflé, la femelle se laisse approcher et les becs se touchent et se câlinent, le mâle régurgitant parfois de la nourriture pour s’attirer les bonnes grâces de madame. L’accouplement a généralement lieu juste après et c’est un exercice d’équilibre qui n’est pas des plus simples pour le mâle… Il s’aide bien souvent à grand renfort de battement d’ailes et il n’est pas rare qu’il doive s’y reprendre à plusieurs fois !

Pendant la période de couvaison qui suit, mâle et femelle se relaient pour couver pendant plus de 3 semaines et il ne se passe pas grand-chose hormis quelques querelles de voisinage. Mais lorsque les éclosions commencent et que les premiers petits arrivent, les opportunités de réaliser des images intéressantes se multiplient. Les premiers jours, il est bien difficile de réaliser une image des petits qui restent cachés sous leur parent. Il faut profiter des mouvements de celui-ci pour les apercevoir, ou attendre les moments de nourrissage. On observe alors le parent régurgiter la nourriture, les tout petits poissons étant parfois bien visibles dans le mucus destinés aux jeunes. Et pas de gaspillage, si le petit ne mange pas tout, le parent ingère à nouveau le reste ! Plus tard, pour ce que j’ai pu en voir, le régime se diversifie et les régurgitations sont alors constituées de vers et d’insectes, beaucoup moins ragoûtantes… Le petit prend vite l’habitude de réclamer en tapant du bec sur le bec du parent…

Peu à peu les jeunes prennent de l’assurance et commencent à sortir pour se tenir à côté du parent, notamment si le soleil brille et peut les chauffer. Ils vont alors explorer leur environnement et il ne fait pas bon pour eux de s’approcher trop des autres couvées. J’en ai vu prendre de violents coups de bec et se faire pincer sans ménagement, au point que j’ai bien cru qu’ils n’en sortiraient pas vivants. Certains montrent d’ailleurs une tête où il manque du duvet et où on distingue des blessures. Ils ne doivent alors leur salut qu’à l’intervention vigoureuse des parents qui se ruent à leur secours !

Les bagarres entre mouettes peuvent être assez spectaculaires. A noter que le caractère belliqueux des mouettes s’illustre très tôt et que l’on observe au bout de quelques jours seulement des scènes cocasses où ce sont les poussins qui chassent les adultes approchant du nid, ou qui éloignent d’autres poussins égarés.

Peu à peu, on voit de plus en plus de petits parmi les parents qui continuent à occuper les nids avant de finalement se décider à abandonner les œufs qui n’ont pas éclos. Les mouettes ne font qu’une seule ponte mais en cas d’échec de la couvée, il n’est pas rare d’assister à des pontes de remplacement. A cette période on voit ainsi à nouveau des adultes s’accoupler et transporter des végétaux pour consolider le nid. Les petits prennent leurs premiers bains et commencent déjà à trouver eux-mêmes une partie de leur nourriture.

Une fois les jeunes de l’année arrivés à maturité, les colonies sont rapidement abandonnées, les oiseaux se dispersant vers des lieux de mue où ils séjournent environ deux mois. Il est alors temps de dire au revoir à ces oiseaux, en attendant de se retrouver au printemps suivant.

Références :

1 comment for “Mouettes rieuses : Vive la colo !

  1. 11 juillet 2013 at 18 h 49 min

    Superbe reportage avec de belles ambiances … tu as du te régaler un max !!!!

Comments are closed.